webleads-tracker

Contactez-nous
Contactez-nous

Une leçon d'éloquence

 

Il faut aller voir le très beau film de Stéphane de Freitas, « A voix haute » D'abord parce que ce reportage, qui raconte les six semaines qui précédent le concours Eloquentia, destiné à élire le « meilleur orateur du 93 », et auquel participent les étudiants de l'Université de Paris VIII-Saint Denis, est un bijou d'émotion et d'humanisme. Leila, Suleimane, Elhadj, Christina, Eddy et les autres, quand ils slament et déclament, sont formidables.

 

Ensuite, parce que ce film possède une vertu rare : il démontre que l'art de s'exprimer « à voix haute » n'est ni un don, ni un talent, contrairement à ce que certains pensent. Comme n'importe quelle compétence –écrire, parler le chinois ou sauter au cheval d'arçon-, elle s'acquiert, si tant est qu'on ait un bon coach (ou professeur) et la motivation. Et oui, tous ces jeunes, qui se disent eux-mêmes dotés d'un capital culturel moins important que d'autres, grandis entre les murs de leurs cités, loin des théâtres et des bibliothèques de la capitale, nous en font une éclatante démonstration. Accompagnés, encadrés, parfois bousculés par un avocat, un comédien, un slammeur, ils apprennent peu à peu à oser parler, à ouvrir grand la voix, à structurer leurs discours, à affûter leurs arguments. Au fil des scènes, sous le regard des autres, ils se métamorphosent, gagnent en assurance, en présence. Tous découvrent qu'ils ont quelque chose à dire, et que ce n'est pas parce qu'ils sont nés et ont grandi dans leur triste banlieue qu'ils n'ont pas le pouvoir, eux aussi, de parler à haute et intelligible voix. Tout est important dans cet apprentissage : le corps, le regard, le souffle, la voix, le propos, la conviction. Et aussi, le travail de préparation. Car parler en public, concours d'éloquence ou pas, n'est en aucun cas un exercice d'improvisation, mais exige un réel travail de formulation et d'appropriation du discours pour pouvoir ensuite le prononcer avec souffle et brio.

 

C'est la belle leçon de ce film : ce que ces jeunes de Saint-Denis ont fait, tous doivent pouvoir le faire aussi, en employant les mêmes techniques et avec la même exigence. Tout le monde peut parler en public, à condition d'y consacrer l'énergie et de consentir l'effort nécessaire.

 

Ce film suscite aussi une autre prise de conscience. Dans le système éducatif français, où l'écrit est survalorisé, l'apprentissage du discours oral, de la capacité à faire une présentation, défendre son point de vue en public, manque cruellement. Pourtant, c'est aujourd'hui une compétence essentielle dans le monde du travail, où l'on doit sans cesse proposer, convaincre, vendre, défendre, devant des clients, des partenaires, des investisseurs, des actionnaires et même des salariés. Un sujet de réflexion pour le prochain ministre de l'Education nationale ?

 

par Béatrice Madeline