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Il y a un peu plus de 40 ans, Simone Veil, défendait, face à un parterre de députés presqu'exclusivement masculin, un projet de loi légalisant l'avortement. Ses armes : une posture d'humilité, matinée de fermeté, au service d'une « grande conviction ». Des armes redoutables pour désamorcer, phrase après phrase, le champ de mines qui s'ouvrait devant elle.

 

Un contexte explosif

Elle se tient là. Droite, élégante, distinguée, vêtue d'un ensemble bleu, orné d'un collier de perles à un seul rang, les cheveux retenus dans un chignon. C'est une femme sobre, presqu'anonyme, qui se présente dans l'hémicycle, ce mardi 26 novembre 1974. Et pourtant… Simone Veil, encore peu connue des Français est, à 47 ans, la 2ème femme ministre qu'ait connu un gouvernement. Ministre de la Santé depuis 6 mois, rescapée des camps de la mort, elle vient ici, face à une assemblée masculine à plus de 97%, défendre le très contesté projet de loi légalisant l'avortement. Une sorte de bombe dans un hémicycle conservateur, face à sa majorité elle-même opposée à ce projet. Une mission hautement périlleuse que lui a confiée le jeune président Valéry Giscard d'Estaing. L'heure est grave, elle le sait. Simone Veil aborde cet instant avec une grande solennité, les deux mains posées à plat sur le pupitre, consciente que chacun des mots qu'elle emploiera pourrait à tout instant se retourner contre ce projet qu'elle tient tant à faire adopter.

Une posture humble pour un discours de conviction

« Si j'interviens aujourd'hui […] croyez bien que c'est avec un profond sentiment d'humilité devant la difficulté du problème, comme devant l'ampleur des résonnances qu'il suscite au plus intime de chacun des Français […]. Mais c'est aussi avec la plus grande conviction que je défendrai (ce) projet ». « Humilité » et « conviction », deux termes clefs qu'elle emploie ici à dessein. « Humilité », telle est la posture qu'elle s'efforce d'adopter, pour éviter d'apparaître comme une de ces « furies » féministes. Nous sommes en 1974, quelques années plus tôt, le Nouvel Observateur publiait « Le manifeste des 343 salopes », avouant s'être faites avorter. Simone Veil sait qu'elle doit absolument se démarquer de celles qui revendiquent le droit à disposer de leur corps. «Conviction », parce que sa posture humble n'est adoptée que pour servir son intime conviction, qu'elle livrera à point nommé, après avoir battu en brèche, une à une les objections qu'on lui oppose.

L'auto-questionnement pour déminer les objections

Simone Veil choisit d'abord de justifier l'absolue nécessité de cette nouvelle loi. Nous sommes ici dans le « Pourquoi » de cette loi. Sa technique : l'auto-questionnement afin de déminer une à une toutes les objections. « D'aucuns s'interrogent encore : une nouvelle loi est-elle nécessaire ? En quoi les choses ont-elles changé qui oblige à intervenir ? […] Pourquoi risquer d'aggraver un mouvement de dénatalité ? » Sa réponse tombe comme une vérité qui ne tolère aucune contradiction : « Parce que tout nous montre que la question ne se pose pas en ces termes. », répond-t-elle avec une splendide assurance. Même en terrain miné, c'est en guerrière que Simone Veil avance. L'humilité a ses limites.

Trouver un terrain de consensus

« Nous sommes arrivés à un point où […], les pouvoirs publics ne peuvent plus éluder leurs responsabilités ». Tel est là la première partie de son message essentiel, qui répond à la volonté du président de la République : « mettre fin à une situation d'injustice et de désordre ».  C'est la technique du : « Nous n'avons plus le choix, que cela nous plaise ou non, nous devons agir ! ». En habile stratège, elle déplace  ainsi le débat de la sphère des convictions personnelles, vers celle du collectif, de la société, de l'Etat même ! Simone Veil s'efforce de trouver un terrain de consensus. « Pourquoi donc ne pas continuer à fermer les yeux ? », fait-elle mine de s'interroger, « parce que la situation actuelle est mauvaise. Je dirai même qu'elle est déplorable et dramatique ». Les adjectifs choisis sont volontairement implacables. La fermeté l'emporte sur l'humilité. « Elle est mauvaise parce que la loi est ouvertement bafouée, pire même, ridiculisée […]. C'est le- respect des citoyens pour la loi, et donc l'autorité de l'Etat qui sont mis en cause». En effet la loi répressive de 1920 n'est plus appliquée. Il ne s'agit donc pas ici de défendre un quelconque droit des femmes, mais bien de restaurer l'autorité de l'Etat ! Habile.

Constat factuel et émotionnel

A ce stade du discours, l'oratrice ne peut plus ignorer les femmes. Là encore, elle progresse à l'aide de questions : « Mais, me direz-vous, pourquoi avoir laissé la situation se dégrader ainsi ? Pourquoi ne pas faire respecter la loi ? ». Réponse : « Parce que si les médecins […] participent à ces actions illégales, c'est bien parce qu'ils savent qu'en refusant leur conseil, ils rejettent (la femme) dans la solitude et l'angoisse d'un acte perpétré dans les pires conditions qui risque de la laisser mutilée à jamais. […] Elles sont 300 000 chaque année. Ce sont celles que nous côtoyons chaque jour et dont nous ignorons la plupart du temps la détresse et les drames. » Simone se place délibérément du côté des femmes qui souffrent et non de celui des féministes. « Solitude », « détresse », « angoisse », « pires conditions », « mutilée », elle utilise à dessein des mots crus, pour « donner à voir » une réalité qui dérange. Celle-là même qui justifie sa démarche, aucune revendication féministe, juste un constat factuel et émotionnel.

Elle ose sa légitimité de femme

La tension monte. C'est en tant que femme, qu'elle ose enfin s'exprimer. Ainsi, chose tout à fait impensable aujourd'hui, elle s'excuse de laisser parler « son sexe », comme on aurait dit au XVIIIème siècle ! « Je voudrais tout d'abord vous faire partager une conviction de femme –je m'excuse de le faire devant cette assemblée d'hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement. Il suffit d'écouter les femmes. C'est toujours un drame et cela restera toujours un drame ». Rupture de rythme : cette phrase courte tombe comme un couperet avec en prime un effet de répétition. Simone Veil vient enfin de livrer son intime conviction : l'avortement est un drame, à l'opposé du soupçon « d'avortement de convenance » que brandissent ses opposants.

De l'humilité à l'offensive

Dès lors, c'est une Simone Veil presqu'en colère qui s'exprime. Une colère bien maîtrisée bien sûr. Elle attaque presque de front ses détracteurs, en interrogeant : « Actuellement, celles qui se trouvent dans cette situation de détresse, qui s'en préoccupe ? […]Parmi ceux qui combattent une éventuelle modification de la loi répressive, combien sont-ils ceux qui se sont préoccupés d'aider ces femmes dans leur détresse ? ». Le sous-entendu est très clair… Messieurs regardez vos chaussures, semble-t-elle leur dire !

Sous le patronage de Montesquieu

Après avoir détaillé par le menu, avec force preuves, comment son texte n'encouragera pas l'avortement et préservera la natalité – les deux plus grandes objections qu'on lui oppose-, Simone Veil s'intéresse au vote. Et la ministre de se placer ouvertement sous le patronage du très respectable Montesquieu, auteur de De l'Esprit des lois : « La nature des lois humaines est d'être soumise à tous les accidents qui arrivent et de varier à mesure que les volontés des hommes changent. Au contraire, la nature des lois de la religion est de ne varier jamais. Les lois humaines statuent sur le bien, la religion sur le meilleur ». Une référence classique pour une légitimité conservatrice. Et Simone Veil de livrer sa véritable conviction : « Personne n'a jamais contesté […] que l'avortement soit un échec quand il n'est pas un drame. Mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur 300 000 avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, qui bafouent nos lois et qui humilient ou traumatisent celles qui y ont recours ». L'intérêt suprême de l'Etat et l'intérêt « humain » des femmes se rejoignent enfin. La Ministre ose enfin dire « qu'en définitive, il s'agit aussi d'un problème de société », comme un aveu…

Une loi pour l'histoire

Pour conclure Simone Veil s'élève : « L'histoire nous montre que les grands débats qui ont divisé un moment les Français apparaissent, avec le recul du temps, comme une étape nécessaire à la formation d'un nouveau consensus social, qui s'inscrit dans la tradition de la tolérance et de mesure de notre pays ». Elle se place déjà dans l'après de la loi, comme si le vote de celle-ci était inévitable. « Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l'avenir », confie-t-elle, comme elle ne craint pas non plus les débats qui vont suivre.C'est enfin avec audace et un certain lyrisme qu'elle lance sa dernière phrase : « Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu'elles diffèrent de nous […]. Mais cette jeunesse est courageuse, capable d'enthousiasme et de sacrifices comme les autres. Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême ». Belle idée de finir la présentation de cette loi par un vibrant hommage à la « valeur suprême de la vie ». Il fallait oser.

Une loi votée dans la douleur

Malgré toutes ses précautions oratoires, Simone Veil affrontera pendant 3 jours, les diatribes de quelque 74 orateurs, dont certaines d'une très grande violence. Pourtant, au petit matin du 29 novembre, la « loi Veil » sera finalement adoptée par 284 voix contre 189. La femme en chemisier bleu, face à un océan de costumes foncés est entrée dans l'Histoire.

Nos conseils :

  • Commencez vos discours par exposer le pourquoi de votre action. Ce pourquoi doit être un terrain de consensus qu'il est difficile de remettre en question
  • Trouvez le bon équilibre entre le registre factuel et le registre émotionnel
  • Pratiquez l'auto-questionnement afin de vous mettre dans la peau de celui qui a réfléchi et qui apporte des réponses

 

par Valérie Sarre